« Pour un Manifeste du parti communiste du XXIe siècle » ou l’hiver du communisme

TéléchargerLe texte “Pour un manifeste du parti communiste du XXIe siècle” se présente comme un texte de rupture mais il est en réalité traversé par des idées anciennes. On n’y trouve aucune idée nouvelle qui n’aurait pas déjà été inscrite dans les textes de nos précédents congrès. Nous y reviendrons. Mais prenons-le au sérieux et sans esquiver les questions qui fâchent, il faut en mener une analyse serrée.

Le fétichisme de « l’effacement »

L’essentiel du texte se réduit à une idée : la crise du PCF s’explique par son effacement volontaire. Il serait fastidieux de multiplier les exemples de cette idée mais elle est omniprésente. C’est ainsi que le bilan dit « critique » de la dernière période commence avec 2002 (on ne saura rien d’ailleurs des débuts de la gauche plurielle, peut-être parce que certains de ses principaux rédacteurs y ont été associés de près). Mais surtout le texte est franco-centré, ce qui évite de se poser le problème de l’état du mouvement communiste dans le monde et malgré des appels à l’analyse, on ne saura rien non plus de ce qu’il faut penser des expériences du XXe siècle. Ce contournement permet alors de focaliser la critique sur le Front de Gauche et les élections présidentielles de 2012 et 2017. Comme si l’affaiblissement du PCF n’avait pas commencé auparavant, comme si l’ensemble des partis communistes du monde n’était pas en crise. Les rédacteurs citent fréquemment l’exemple du parti communiste portugais – ils ne le font pas ici et pour cause – mais rappelons que ce parti est passé en trente ans de 20,6 % (1986) à 3,94 % (2016) et de 1.200.000 à 180.000 voix pendant la même période aux élections présidentielles. On pourrait multiplier les exemples de la Grèce à l’Italie, de l’Afrique du Sud au Chili… Tous les partis communistes sont confrontés au besoin impérieux de leur renouvellement et nombre d’entre eux soutiennent d’autres candidats aux élections présidentielles. Ce fétichisme de l’effacement fait porter injustement les difficultés du communisme politique sur les épaules des militants français qui n’auraient pas su éviter le défaitisme ou qui auraient été victimes de leurs directions successives.

Le retour de l’avant-garde et de la transition socialiste

De cette idée d’effacement découle logiquement que le PCF doit être le centre du rassemblement politique, ce qui conduit de manière abstraite à affirmer que le PCF doit avoir des candidats à toutes les élections et à renoncer d’ores et déjà aux efforts pour parvenir à une liste de rassemblement aux Européennes. Le texte affirme d’ailleurs que nous devons « être à l’avant-garde des luttes et des idées, de jouer le rôle actif d’éclaireur qui devrait être le nôtre. » Il s’agit ici d’un véritable retour en arrière conceptuel, évidemment les rédacteurs prennent le soin de ne pas dire « parti d’avant-garde » mais « idées d’avant-garde », mais quelle différence ? Un parti d’avant-garde c’est un parti qui s’auto-définit comme porteur justement des idées d’avant-garde. Véritable régression alors qu’il faudrait affirmer que la richesse des idées est dans le mouvement et les luttes, alors qu’il faudrait conjuguer idées communistes et idées issues d’autres traditions.

Qu’en est-il alors de ces fameuses idées d’avant-garde ? Le texte nous rappelle que le capitalisme est en crise et que pourtant les potentialités sont considérables pour aller vers une nouvelle civilisation en passant d’abord par le socialisme avant d’atteindre la phase supérieure du communisme. Ici rien de neuf sous le soleil dans la première partie de l’affirmation : tous les congrès du PCF articulent cette idée de crise et de potentialités. Ce raisonnement par étape du socialisme au communisme est une autre régression. On sait depuis les réflexions de Lucien Sève que c’est une des causes, à la fois de la prolongation sans fin de la dictature du prolétariat dans les pays se réclamant du socialisme, et des alliances sans contenu avec les forces social-démocrates. Une chose est de définir des moments stratégiques, comme la réunion d’une assemblée constituante qui permette de redonner le pouvoir, et autre chose est cette vision « étapiste » où l’on définirait à l’avance les contours de la transition.

D’autres parties du texte s’inscrivent plus dans une réflexion sur le communisme comme « mouvement réel » mais les rédacteurs devraient nous dire quel est leur véritable choix. Ils nous disent pourtant que les idées sont essentielles mais ici on est plutôt dans le compromis entre eux que dans l’éclaircissement.

Économisme et ambiguïtés

Le texte est aussi marqué d’une manière générale par un économisme envahissant. Il y a bien quelques lignes pour dire qu’il faut conjuguer toutes les formes de luttes, qu’il faut repenser le rapport au mouvement social. La question écologique est traitée de manière périphérique pour nous dire à nouveau qu’il faut un mix énergétique comprenant le nucléaire – de fait pour l’éternité – sans prendre le temps au moins d’une analyse spécifique de cette énergie. Par ailleurs, que pensent les rédacteurs de Notre-Dame-des-Landes ?

La question de la lutte contre les autres discriminations est réduite à leur rapport au capitalisme, et le texte n’ose pas prononcer le mot d’islamophobie ni celui de racisme d’État. On saura seulement qu’il y a des replis identitaires. Et sur les migrants, on en reste à un accueil « digne » des réfugiés ; rien sur la liberté d’installation et de circulation.

Évidemment la seule proposition un peu développée est celle de sécurité d’emploi et de formation. Proposition tellement importante qu’elle est située au même niveau que la socialisation des moyens de production. Les rédacteurs ne s’interrogent nullement sur le fait qu’après un quart de siècle d’inscription dans les objectifs du PCF cette proposition intéresse toujours aussi peu. On sait par ailleurs que pour certains des rédacteurs, la faute en revient aux différentes directions communistes qui n’en auraient pas fait le cœur de véritables campagnes. En réalité, cette proposition est portée à satiété par notre communication. Contrairement à d’autres, elle a même fait l’objet d’une proposition de loi ; et pourtant toujours rien.

Si une idée ne prend pas force matérielle, n’est-elle pas à revoir ? Son insuccès n’est-t-il pas lié à son ambiguïté foncière : proposition d’aménagement du capitalisme ou proposition de dépassement ? Poser la question c’est y répondre. Et quand on voit le succès des initiatives autour de la proposition de salaire socialisé portée par Bernard Friot ,qui rassemble sans véritable soutien organisationnel, il y a vraiment à réfléchir.

D’autres propositions comme celle de l’extension de la gratuité n’est évoquée que pour les transports – c’est déjà bien mais pas un début de réflexion sur le champs qu’ouvre cette proposition à une force qui se veut pourtant le parti des services publics et des biens communs. La modernité pour ce texte s’est arrêtée au mieux, il y a vingt-cinq ans.

Un internationalisme mal-pensé

Là, on va atteindre le sommet des contradictions de ce texte. Les auteurs nous ont donc parlé d’idées d’avant-garde et que les idées et propositions communistes devaient être le vecteur du rassemblement, qu’il ne fallait pas affaiblir le rassemblement par le compromis. Or on apprend dans ce texte que les rédacteurs ne sont pas d’accord sur l’Europe – que certains veulent rester dans l’UE quoi qu’il en coûte et que d’autres iraient jusqu’à penser à en sortir. D’où d’ailleurs, un silence assourdissant sur la question grecque.

Ce n’est pourtant pas une petite question que celle de l’Europe. Comment affirmer qu’il faut absolument, au titre des idées communistes d’avant-garde du PCF, une liste communiste aux européennes si les communistes ne sont pas d’accord sur cette question ? Ils ajoutent même que le congrès ne pourra pas trancher cette question. Cela sert à quoi alors un congrès ? Pas à trancher définitivement mais à prendre position à six mois d’échéances essentielles. On a envie de leur souffler que l’on peut vouloir rester dans l’UE mais que l’on peut aussi désobéir aux traités qui nous empêcheraient de mener notre politique et que, par exemple la Grèce, n’est pas la France…

Mais ce n’est pas fini et le texte peut donner le vertige. S’il rappelle justement qu’il faut sortir de l’OTAN, on y apprend aussi que face à l’impérialisme, il faut constituer une alliance avec les pays émergents. Certes, ces pays doivent être considérés comme des partenaires et certainement pas diabolisés, mais aller jusqu’à affirmer que cette nouvelle alliance peut intégrer… la Turquie. Les bras en tombent. Rappelons aux rédacteurs que la Turquie est un des piliers de l’OTAN. De plus, on ne leur fera pas l’insulte de leur dire ce que nos camarades kurdes pourraient penser d’une telle idée d’avant-garde… En vérité, le texte semble orphelin d’un monde bipolaire et souhaiterait le remplacer par un monde multipolaire, sans s’interroger sur les politiques régionales hégémoniques de ces émergents. Ainsi, il faudrait analyser, nous dit-on, la situation chinoise. Certes, mais on n’en saura pas plus. Capitalisme, capitalisme d’État, socialisme de marché… ? On ne nous en dit rien, pas plus que sur les velléités hégémoniques de la Chine dans la mer qui borde ce pays et le Vietnam…

Rassemblement : « marcher sur ses deux jambes » mais surtout sur une

Luttes et construction politique doivent être le cœur de l’activité communiste nous dit-on. Les luttes doivent être politisées par les idées communistes, toujours cette même démarche d’avant-garde là où il faudrait prendre conscience que l’enjeu se situe au niveau de la maîtrise par la société elle-même de la nécessité d’autres logiques. Cette vision globalisante où la cohérence ne pourrait être apportée que de l’extérieur par le parti révolutionnaire, est tellement marquée et obsolète que nous n’en dirons pas plus. Mais du point de vue même de la logique du texte, on s’attendrait à une proposition de construction politique à gauche. La formule y est mais on n’y trouvera guère de contenu et de proposition concrète. C’est logique puisque, pour le texte, l’unique cause de notre affaiblissement proviendrait de l’échec du Front de Gauche. Expérience dont le bilan tiré est incompréhensible. Rappelons d’abord que les principaux rédacteurs se sont opposés dès le départ à cette idée de construction politique. Et pourtant, on sent dans le texte que le Front de Gauche a quand même eu ses heures de gloire. Le texte affirme ainsi « 2012 : le Front de gauche, niant notre idée de « fronts de luttes », tend à se transformer en machine électorale d’un candidat, promu par le sommet du parti afin de « ne pas recommencer 2007 » ; il a pourtant ouvert un espoir de changement et poussé le PS à bouger jusqu’au fameux « mon ennemi c’est la finance ». Mélenchon a donc nié notre démarche mais il a pourtant ouvert un espoir de changement. Comprenne qui pourra. Quant à la séquence de 2017, son analyse est du même acabit, moyennant quelques arrangements avec la vérité historique. Ainsi les communistes auraient majoritairement été contre le soutien à la candidature de jlm, comme en attesterait le résultat de la conférence nationale de la fin 2016. C’est juste oublier le vote des communistes qui a suivi et a inversé le résultat de la conférence nationale. Cet épisode n’est d’ailleurs pas cité dans le texte. Et si il y a une interrogation à avoir, elle est peut-être justement dans le résultat opposé entre membres de la conférence nationale – essentiellement dirigeants départementaux et nationaux – et adhérents. On peut se targuer d’être du côté de la démocratie militante et passer sous silence la volonté majoritaire de ces mêmes militants…

Au final, le texte après un tel bilan renonce à chercher à ouvrir quelque perspective politique. Il nous conduit à n’être que spectateur de la recomposition politique en cours, et à ne pas agir sur elle. Il nous rend impuissant.

Le Parti : volontarisme et vœux pieux voire dangereux

Là encore rien de neuf, mais une multiplication des « il y a besoin », des « il faut », des « il s’agit de ». On voit cela pratiquement à tous les congrès sans grande réussite. D’ailleurs n’est-ce pas au moment du Front de Gauche que notre parti a repris des couleurs, que certaines de ses idées ont été entendues dans la société ? Cela, les rédacteurs ne veulent pas le voir et le comprendre, et les efforts d’organisation qu’ils appellent de leurs vœux, et que l’on pourrait partager, sont en réalité coupés de toute contextualisation. Ce qu’ils écrivent, nous aurions pu l’écrire il y a 10 ans, il y a 20 ans, il y a 30 ans, il y a 40 ans, il y a 50 ans… Ils pensent le parti comme un universel a–historique et ne réfléchissent pas à ce que pourraient être une nouvelle fonction révolutionnaire adaptée à notre temps. La seule proposition nouvelle consiste à insister sur l’organisation régionale du parti, dont on peut penser qu’elle aurait pour conséquence d’ajouter un nouvel échelon, alors que le parti a besoin de voir son centre de gravité s’orienter vers le bas. Ils abordent la question des réseaux mais, alors qu’ils avaient à l’origine été conçus, non seulement pour développer l’horizontalité de notre fonctionnement, mais aussi pour associer à nos actions et à notre réflexion, des non-membres du PCF, les rédacteurs ne se posent pas la question des communistes hors du PCF. Ceux dont nous disions, il y a quelques années, qu’ils pouvaient former avec nous une force communiste. Toujours cette peur de l’extérieur pour ceux qui se pensent comme une avant-garde. Enfin, il est écrit qu’ « il faut trouver les voies de nouveaux liens en L’Humanité et les communistes permettant de renforcer les deux », bien sûr en toute indépendance journalistique. Mais cette dernière affirmation fonctionne comme un alibi et on craint le pire pour l’indépendance du journal fondé par Jaurès. On ne peut nier aux auteurs une conception du journal cohérente avec leur vision du parti d’avant-garde.

Pour conclure un texte qui réussit l’exploit sur certaines questions de fonctionner comme une machine à remonter le temps, sur d’autres, à organiser des compromis inefficaces et sur d’autres, à demeurer malgré les incantations à rester silencieux.

2 réponses sur “« Pour un Manifeste du parti communiste du XXIe siècle » ou l’hiver du communisme”

  1. Comment pouvez-vous reprocher qu’il soit écrit: » il faut trouver les voies de nouveaux liens entre l’Humanité et les communistes permettant de renforcer les deux ? » . Le tirage de notre journal ne témoigne-t-il pas que ces liens se sont distendus au fil des années? A tel point que sa vie est en cause aujourd’hui et que trop peu de communistes le lisent. Malgré les efforts de ce qui reste des CDH ( dont beaucoup on disparu en même temps que les cellules), malgré le bon travail de la Société des lecteurs et des Amis de l’Huma, la tendance ne s’inverse pas. La nécessité de trouver des liens nouveaux existe donc bel et bien. Sans mettre en doute l’indépendance journalistique, cela doit être possible Je pense par exemple que la vie du parti, de ses militants pourrait être plus présente qu’actuellement dans les colonnes du journal. Ainsi que des échos des « petites » luttes menées dans toutes la France et pas seulement de celles touchant les grandes sociétés ou des conflits « emblématiques ». Reste que si vous mettez dans les mots  » indépendance journalistique » la notion d’objectivité , je n’y crois. pas. Tous les journalistes ont des opinions qui transpirent plus ou moins dans leurs papiers. Je souhaite qu’il en reste ainsi dans l’Huma, journal communiste, pour les journalistes qui ont tous, j’espère, choisi d’y travailler parce qu’il est porteur d’ idées qu’ils partagent ou sont proches, et souhaitent faire partager avec honnêteté aux plus grand nombre de lecteurs possible.

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