Conquérir la liberté au travail : vers le salaire à vie

Une réflexion dans le congrès par Yann Le Lann

Sommes-nous le parti de la liberté du travail ? On peut malheureusement en douter. En réaction aux attaques organisées par Macron, des mouvements populaires se multiplient. Le PCF est en soutien à toutes ces luttes. Ses militants.tes sont dans les luttes contre la privatisation de la SNCF, contre la loi Travail, certains.taines agissent aussi contre les grands projets inutiles. Dans ces combats nous sommes avec les grévistes, les manifestant.e.s. Mais entendons-nous ce qu’ils nous disent ? Acceptons-nous le regard qu’ils portent sur nous ?

Une grande partie de ces mouvements cherchent à reconquérir une liberté au travail. Des universités libres aux ZAD en passant par les grèves récentes dans les hôpitaux psychiatriques, nombreux sont les combats menés sur la question de liberté de produire contre les normes imposées par le capitalisme. Malheureusement, les participant.e.s à ces dynamiques sociales sont relativement indifférent.e.s à ce que nous proposons. Au mieux nous sommes perçus comme des atouts humains et logistiques, rarement comme une ressource idéologique dans le combat.

Il faut regarder en face cette difficulté, qui d’ailleurs vaut pour l’ensemble de la gauche radicale. Un partage des taches insidieux s’est imposé au cours des dernières décennies. Nous sommes crédibles lorsqu’il s’agit de lutter contre les inégalités, ou pour la solidarité. Mais sur les enjeux de la liberté de créer, d’entreprendre, et de produire, les libéraux monopolisent dans les têtes une capacité que nous n’avons pas. Et surtout ceux qui luttent ne nous considèrent pas suffisamment incisif. Nous sommes les « partageux » pas « les producteurs ».

Évidemment, pour expliquer cette difficulté, nous pouvons pointer du doigt la bataille médiatique contre les propositions communistes. Qui peut nier qu’elle existe ? Mais nous avons aussi notre part de responsabilité. Nous avons les plus grandes difficultés à parler de la liberté des travailleurs.euses. Prenons deux exemples. Sur la SNCF, notre communication affronte à juste titre les problèmes d’inégalité de desserte des territoires que va poser la réforme. Nous avons également dénoncé la volonté gouvernementale de diviser les salariés du public et du privé. Cependant, le droit des producteurs à obtenir et améliorer leur statut, hors de la logique de rentabilité du capital, le parti n’en a que peu parler. Le droit des cheminots à préserver leur carrière, leur retraite et la façon dont ces droits conquis favorisent le pouvoir de refuser une gestion de l’entreprise au rabais, tout cela est souvent absent. Nous devrions mettre au centre de notre discours la critique de la subordination aux employeurs. De la même manière, au cours des dernières batailles sur la retraite, nous avons dénoncé les retraites de misère que nous préparait le gouvernement, et pas le fait qu’il attaquait la possibilité de travailler et vivre à partir de 60 ans hors de la subordination à un employeur. Autant d’occasions manquées de gagner des points sur la liberté du travail. Dans les deux cas, le statut salarial construit lentement par les communistes à partir de 1945 constitue le moyen principal de défense de la liberté au travail contre les injonctions du capital dans notre pays.

Force est de constater que notre principale proposition sur ces question, la Sécurité Emploi Formation, ne règle en rien ce problème. Elle fait de la participation des salariés aux décisions des entreprises et de la formation professionnelle l’horizon principal d’émancipation proposée par les communistes. La proximité avec les propositions social-démocrates sur le droit de consultation des salariés et la flexi-sécurité est trop importante pour que nous soyons un repère et un acteur pertinent dans la lutte. Mais surtout, elle nous positionne à côté de la question centrale : l’autonomie des travailleurs portée par les pratiques concrètes de socialisation des ressources. De nombreux secteurs sont déjà en action pour tenter de développer une socialisation du salaire qui permette de conquérir une maitrise de valeur de la production et du travail concret. Prenons les intermittents du spectacle, leur défense du droit à l’indemnisation est totalement liée au besoin de temps pour créer librement. En 2016, ils ont obtenu une diminution du nombre d’heures nécessaires à l’obtention d’une indemnité. Ils proposent désormais un élargissement de leur couverture aux autres précaires. Loin d’être limité au « milieu artistique », la volonté de produire hors des dogmes de l’employeur traverse des secteurs aussi diverses que l’agriculture ou le numérique. A chaque fois la socialisation par la cotisation sociale devient une proposition visant à dépasser la précarité des revenus produit par le capitalisme.

Peut-on rater le rendez-vous avec ces mouvements ? Évidemment, pour le Parti communiste se serait désastreux. La base commune, le projet du CN et le texte Manifeste, proposent de continuer les vingt années d’une bataille sans réussite sur la sécurité d’emploi et de formation, sans qu’aucun secteur ne se soit emparé de cette proposition. Nous ne pouvons pas laisser les salariés qui engagent un combat pour une socialisation du salaire, dans les milieux de la culture, du numérique et dans tant d’autres secteurs dans un isolement sectoriel. La proposition du salaire à vie, portée par le Printemps du communisme, vise à unifier la volonté d’émanciper le salaire de la tutelle patronale. L’objectif est de s’appuyer sur la socialisation des caisses de sécurité sociale pour garantir à chacun un salaire. Pour cela, il faut accepter que les caisses de sécurité sociale ne soient pas là pour aider les plus pauvres ou les plus démunis (la version charitable ou réformiste). Elles peuvent devenir la base d’un statut nouveau des producteurs·trices. Chacun aurait la garantie d’un salaire à vie afin de pouvoir construire librement sa propre participation aux activités productives.

Pour redevenir le parti des travailleurs, il est temps de rompre avec nos slogans réducteurs des trente dernières années de lutte contre le chômage ou la pauvreté. D’autres le feront bien mieux que nous à gauche comme à droite. La défense du projet d’un salaire à vie ouvre la possibilité de construire une position commune offensive pour de nombreux secteurs. Elle constitue un projet, à portée des luttes, d’opposition frontale contre la marchandisation du travail. Il offre la possibilité de contester le libéralisme sur le terrain de la liberté.

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